Sous la ville : la mémoire vive du sol

Publié le par bouchareb


Le sol de la ville fonctionne comme une mémoire à Saint-Etienne, les historiens nous apprennent que la ville s’est faite, notamment, à partir de deux ressources naturelles inscrites ici dans les fondements de la terre : le charbon et les cours d’eau.

C’est de là que se sont installées des activités artisanales puis industrielles qui ont permis la constitution de la ville industrielle du XIXème et du début XXème. La consistance économique et sociale, l’identité de la ville sont ici adossées à la présence de ces deux éléments naturels.

Il y a là une « dette originelle » de l’urbanité à son socle de base, qui dépasse toute dimension patrimoniale ou culturelle. Le principe même de la ville est ici attaché à cette liaison de la présence humaine au sol (comme on dirait de la mer pour un port).

Ce principe peut être oublié, renié, refoulé, cela ne l’empêche pas d’être toujours présent. C’est une fonction mémoire corporelle, principielle, qui fait que tout être est porteur des conditions qui lui ont donné naissance (cf. la notion de milieu associé chez un philosophe comme Simondon).

 Mais cette première mémoire se double tout de suite d’une deuxième forme de mémoire (comme chez Simondon l’individuation est associée à l’individualisation). Le sol n’est pas seulement le témoin de sa propre présence passée (comme un être qui dure de manière continue dans le temps), il est mémoire aussi de ce qui lui a été « fait ».

La ville travaille, transforme, affecte son sol. Elle le malaxe, le retourne, le creuse, le remplit, l’infiltre, l’aplanit (comme dans les zones industrielles), le renverse, le déplace, le marque de grandes traces (autoroute), l’érige en monument (comme les terrils de la mine). Le sol est travaillé par la ville pour en faire quelque chose. Plus encore, la ville enrôle le sol pour lui faire jouer un rôle, il est mobilisé comme un acteur urbain, comme un opérateur de la ville. Il est instrumentalisé. Il supporte, il évacue, il fournit, il maintient, il consolide, il fait tenir, il canalise.

 Et le sol garde la mémoire de ces usages passés. Il en est le conservatoire. Par tout un ensemble de marqueurs, de signatures, de signes de reconnaissance. Mais le sol – ou plutôt les institutions du sol – sont aussi dépositaires d’une autre mémoire relevant d’une activité un peu particulière, celle qui consiste à « supprimer » le sol, à le faire disparaître de la ville, à l’oublier, à le cacher.

La ville est ici artificialisée comme un ensemble de flux qui ont perdu des attaches sensibles avec le lieu (du moins nos villes occidentales ; les villes du Sud laissent voir leur sol, par exemple par la poussière). Certes des parcs réservés sont aménagés où on peut voir la terre, l’herbe.

Mais là encore il s’agit d’un sol cultivé, rapporté, aménagé, culturalisé. Cette troisième mémoire enfouit, oublie, détache le sol du visible, du conscient urbain. Ou le transforme en objet culturel. La ville a besoin de la mémoire du sol pour s’orienter dans le temps

Les manières de conduire ce « travail de la mémoire » du sol ne sont pas indifférentes quant à l’identité urbaine. Ici je ferais une incise. Mon travail sur Alzheimer m’amène à défendre l’idée selon laquelle toute activité d’identification mobilise de la mémoire. On ne peut pas savoir de quoi il s’agit si on ne sait pas associer à la sensibilité perceptive un réseau de formes connues, reconnaissables, continues, qui permettent au sujet percevant de s’y retrouver.

Jacques Roux

Sociologue, Modys/CNRS



Extrait d'une communication 

Ville en construction :

projet, regards d’ailleurs, mémoires

 

Séminaire organisé dans le cadre de l’atelier de recherche

« Travail de mémoire, mémoires partagées :

vérités, traduction, événement, reconnaissance »

MoDyS-UMR 5264CNRS

12 janvier 2007

Université Jean Monnet – Saint-Etienne

 

Publicité

Publié dans CITES ET VILLES

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article