De Cirta à Constantine
En 1908, une initiative de la municipalité de Constantine consistait à élever la statue de l’empereur Constantin « qui avait fait relever de ses cendres l’antique Cirta et lui avait donné son nom ".1
Le sculpteur François Brasseur fut chargé d’élaborer cette œuvre en marbre blanc en s’inspirant de la statue de Constantin conservée à la Basilique de Saint-Jean-de-Latran à Rome.
Cette œuvre se trouve actuellement sur la place en face à la Gare ferroviaire. Le piédestal dessiné par l’architecte Bonnell et approuvé par l’architecte Ballu porte l’inscription :
Cette « reconnaissance » met un terme aux tentatives suggérant une toponymie relative à une composition du nom arabe de la ville (Qacentina), pensée comme Ksar Tina et même His Tina 2.
Ibn Kounfoud, nommait la ville Kasr Tina 3. Joleaud 4 reprend cette version non sans essayer une analogie avec Athéna qu’Hérodote employait pour désigner la divinité Triton. (Littéralement, la traduction de ce nom donne : Château de la reine Tina ou Château du Figuier.)
Toujours est-il que l’initiative de la municipalité, appuyée par la Société Archéologique du Département de Constantine, avait définitivement lié le nom de la ville à l’empereur Romain.
Nous citons deux inscriptions publiées dans l’Annuaire de la Société Archéologique de la Province de Constantine 5 sur lesquelles apparaît le nom de Constantinae.
La première : correspondant au règne de Constance et Julien (entre 360 et 361), elle concerne l’élévation d’un monument par le Conseil municipal de coloniae Constantinae pour exalter les libéralités de Ceionius Italicus.
La seconde : datant de la même époque et pour le même personnage, accordée par « l’ordo coloniae milevitanae in foro constantinae civitatis… » 6
Ce changement de nom était consécutif à une série d’évènements qui avait commencé à Rome. Le « lancement » avait débuté avec la crise qui secoua la « Tétrarchie ». Le final avait opposé Constantin à Maxence. Ce dernier dut dominer Rome, ce qui n’était pas du goût de l’Afrique.
En signe de désobéissance, le Vicaire des provinces d’Afrique, Domitius Alexander, s’autoproclama Empereur de Carthage en 308.
Les lectures proposées pour cet épisode tendaient à considérer dans leur majorité Domitius Alexander comme « usurpateur », nourrissant des intentions pour s’autoproclamer « empereur » en Afrique en se détachant de Rome.
Une inscription sur le piédestal de la statue qui fut élevée en son honneur, trouvée en février 1876, sur la place du Palais du Bey (Aujourd’hui place Si El Houes) 7 vantait l’œuvre du personnage : « Au restaurateur de la liberté publique et au propagateur de tout le genre humain et du nom romain ».
A.Berthier 8 opère une lecture intéressante en situant l’action de Domitius Alexander comme réaction en faveur de Constantin.9
Car comme l’indique l’inscription relevée, il n’y avait pas chez l’ « usurpateur » de velléités séparatistes tant son œuvre s’inscrivait dans le « principe » de la romanitas. Il n’y avait donc pas de reniement de l’ordre romain dans les velléités de Domitius.
Cette fidélité est également confirmée par les émissions numismatiques sous le court règne de Domitius; la plupart des sept types évoquaient la célébration du nom de Rome, de la religion Romaine et la fidélité des provinces d’Afrique.10
La désobéissance des provinces d’Afrique avait eu un grand retentissement dans la méditerranée 11 et l’alliance de Domitius avec Constantin était convenue.
Durant ce temps, Rome fut privée du ravitaillement provenant de l’Afrique, ce qui avait soulevé des émeutes sanglantes, violemment réprimées par les prétoriens de Maxence.
Cette situation obligea Maxence à reprendre les affaires africaines en main. Il dut confier cette mission au Préfet du Prétoire, ancien proconsul des provinces d’Afrique : Rufius Volsianus.
Fort de son armée, ce dernier occupa Carthage. Domitius se réfugia alors à Cirta, ville fortifiée et site approprié pour braver les sièges.
La suite, toute simple, se termina par la mort de l’ « usurpateur » et la mise à sac de la ville.
Il fallait attendre la bataille du pont Milvius sur le Tibre, qui départagea les deux prétendants Constantin et Maxence. La victoire revint au premier, dont le triomphe a été retentissant en Afrique, Cette joie fut traduite en inscriptions trouvées à Cherchell en Avril 1855 (dans le musée d’Alger) racontant la victoire constantantinienne. 12
A Constantine, deux inscriptions gravées sur des pierres actuellement encastrées dans les murs de la Casbah, célèbrent la « gloire de l’auteur de la liberté et de la sécurité perpétuelle » et louent « le très grand, très pieux, heureux, invincible et Auguste triomphateur de toutes les nations, qui a soumis toutes les fractions et qui, par son heureuse victoire a illuminé d’un rayon les ténèbres de la liberté opprimée par l’esclavage ».
Elle fut également mentionnée par Aurelius Victor : « A Cirta, qui était tombée en ruines lors du siège soutenu par Alexander, fut donné le nom de Constantine après que la ville eut été reconstruite et embellie ». 13
Mais quelles sont les raisons qui avaient motivées Constantin pour accorder de telles faveurs à Cirta, en la reconstruisant et en lui donnant son nom ?
Nous avons deux lectures distantes dans le temps.
La première, émise par J.Maguelonne 14 où il attribue ces faveurs à une requête des habitants de Cirta. Pour étayer son affirmation, il s’appuie sur les inscriptions gravées dans les pierres insérées dans les murs de la Casbah, dont les textes comportent des locutions de fortes insistances dans l’éloge.
La seconde élaborée par A.Berthier 15, s’oriente sur le rôle qu’avait joué Cirta en faveur de l’empereur, qui, sensible à cet appui, avait accordé son attention à la cité, allant jusqu’à lui donner son nom. Ce qui conduit à confirmer l’hypothèse d’une « convention » de Domitius avec Constantin.
Notre position rejoint plutôt la seconde lecture. Car les inscriptions formulées sur les pierres expriment plutôt des sentiments de respect et vantent les bienfaits du Libérateur de l’oppression subie par les Cirtéens sous l’occupation de Maxence.
D’autres part, la position de Cirta dans le conflit Constantin/Maxence était particulièrement exceptionnelle, en résistant, elle n’avait non seulement subi les affres de la ruine, mais donné un exemple retentissant de son appui à Constantin.
En 313, Cirta, citée « à l’ordre de l’Empire », prit le nom de Constantina. Cette promotion a eu un double effet sur son statut :·
provincial :
Constantine était hissée au rang de capitale impériale de la provincia Numidia Constantinae (englobant le territoire de l’ancienne Confédération et la Numidie militaire, dont Lambèse était la capitale).
D’un « simple chevalier » (rang équestre), son gouverneur était promu au rang de Sénateur consulaire avec droit à « six faisceaux », soit un « consularis sexfescalis ».·
urbain
Cette promotion ne pouvait se concevoir sans engager des travaux d’embellissement, de restauration et reconstruction. Remarquons que le texte d’Aurelius Victor cite la reconstruction avant l’embellissement, ce qui laisse supposer que la ville n’était pas totalement détruite.
Ces opérations étaient porteuses d’un « renouveau architectural » que l’archéologie n’a pas encore fourni. Les édifices majeurs retrouvés et proches de cette époque sont le tétrapyle et la basilique sous la Place de la Brèche, datant de la fin du IV eme Siècle.
Cette promotion avait inséré Cirta dans un champ historique « mondial »: «Elle est la seule ville d’Afrique qui ait reçu une distinction aussi éclatante, cette distinction à son tour indique qu’elle a joué un rôle essentiel ».16
A.BOUCHAREB
1 MAGUELONNE J. Une statue de l’empereur Constantin. In RSAC Voll.Ser.5.1917/1918 .Imp.Braham. Constantine. pp.209.224..en p.209.
2 ID S. Nefekh El Azhar Amma fi madinet qacentina mina el akhbar..Imp.ARJ.Bouzareah.1994.
3. idem p.11.
4 JOLEAUD les origine de Constantine .in Bull de la Soc.géographique d’Alger.1918.
5 CHERBONNEAU A. Inscriptions latines découvertes dans la province de Constantine depuis le commencement de l’année 1860. in ASAPConstantine.1860.1861.Alessi & Arnolet.Constantine.pp.134.184. en p.137 et 138.
6 Trad. « par le conseil de la colonie milevienne dans le forum de la ville de Constantine ».
7 MAGUELONNE J. ibidem en p.220.
8 BERTHIER A.Constantina.Raisons et répercussions du changement de nom.in RSAC. Vol LXXI.1969.1971.p79.89.
9 En effet, Maximien était très populaire en Afrique, quant il était auguste. N’ayant pas accordé de faveur à son fils Maxence, il fut chassé de Rome. Maximien prit le parti de Constantin.
10 P.SALAMA, cité par A.Berthier ibidem p.83
11 un milliaire a été trouve en 1964 au Sud de la Sardaigne , portant le nom de l’empereur africain Domitius. Cette information est citée par A.Berthier.ibidem.p83.
12 MAGUELONNE J. ibidem.p.216.
13 BERTHIER A.ibidem p.79.
14 MAGUELONNE J. ibidem..en p.220.
15 BERTHIER A. Constantina. Raisons et répercussions du changement de nom.in RSAC. Vol LXXI.1969.1971.p79.89.
16 BERTHIER A.ibidem.p.88.
Pour citer l'article:
BOUCHAREB A. Cirta ou le substratum urbain de Constantine. Thèse d'Etat en Urbanisme. Univ. Mentouri-Constantine. DAU. 2006. 600 p.