Rappel : Constantine la ville et son avenir (rédigé en janvier 2003 et publié sur le blog en le 12.01.2008)

Publié le par bouchareb

Quels enseignements peut nous fournir l’interrogation de la production architecturale des ces dernières décennies à Constantine ?

Le fil directeur du présent essai  compte s’appuyer sur cette introduction interrogative pour établir :
• Un bilan critique de la production architecturale en cours ;
• Une base d’appui à une refondation de la production architecturale locale en rapport avec le fond patrimonial constantinois.

Il faut signaler que l’héritage architectural depuis l’indépendance se résume à une collection d’objets produits directement ou favorisés par les différentes politiques de l’Etat  (et leur corollaire idéologique) et par des entreprises individuelles ou privées.

Un tour d’horizon à Constantine permet d’établir un état des lieux dont la caractéristique majeure revoie à un foisonnement de modèles architecturaux, élaborés suite à diverses motivations ou promus par des acteurs motivés. Cependant cette diversité ne se démarque que par des propriétés quantitatives, et  confirme ainsi l’indigence et l’anachronisme du présent paysage urbain et architectural que les femmes et les hommes avaient participé à son façonnement depuis des millénaires.

Pratiquement, ce qui distingue cet héritage architectural reste la juxtaposition des modèles renvoyant aux architectures successives  (nous évitons sciemment de parler de style) :

• Celle de l’Etat tout puissant, paternaliste, Etat-Providence, qui avait tenu à entamer son projet de société moderniste, socialisant et révolutionnaire, par la prise en charge exclusive des questions sociales et économiques. En insérant dans ses options, d’une part,  des opérations de prestiges et d’affirmation à travers des projets majeurs, monumentaux  et spectaculaires, commandés  chez  des « signatures » de rang mondial, d’autre part, des opérations locales pour la masse, d’ordre social, pour le relogement et la prise en charge des aspects sociaux éducatifs et culturels de la population. Pour cette dernière opération, l’approche économiste et techniciste a été favorisée par rapport à une autre approche conceptuelle sociologiste. Résultat : une architecture anonyme et répétitive à travers le territoire national.
• Celle des entreprises privées  s’exprimant à travers l’auto construction, ou l’Etat ne s’introduit guère dans les choix conceptuels et architecturaux, mais fixe les normes d’aménagements. Cette production s’est développée d’une manière spectaculaire depuis le lâchage (partiel) par l’Etat des questions sociales relatives aux logements. L’architecture produite traduit sa véritable insertion dans le domaine commercial. C’est-à-dire, les efforts de conception sont supplantés  par l’ «efficacité »   de produits de catalogues et « la vente sur plan ».
• Celle « marginale », illégale ou illicite pour le technocrate, parce qu’elle est produite en désobéissance aux prescriptions et aux normes instituées. Quoique « visuellement polluante », elle émane d’initiatives personnelles dont les motivations peuvent être considérées comme «légitimes », dans la mesure où l’Etat s’est vite essoufflée dans la prise en charge de la construction et la distribution des logements.

Toujours est-il que chacune de ces productions a cherché à légitimer son modèle en le fondant sur la nécessité idéologique, économique (la rentabilité) ou sociale (l’utilité d’un toit). 

Cependant ce qui ne peut être ignoré, c’est le fond sur lequel ces productions sont venues s’ajouter ou s’exposer.
En effet, Constantine avait acquis son statut de ville depuis l’antiquité. Aujourd’hui la médina, témoin d’un passé riche,  «agonisante »,  est traversée par un tissu urbain colonial porteur d’un modèle architectural « étranger » inséré de force dans le registre patrimonial de la ville.

Quoique sélective , la revendication pour la protection du patrimoine culturel constantinois est animée par mouvement associatif, dont l’objectif explicite est didactique et scientifique.

Il appelle à  la reconnaissance d’une identité urbaine à travers les référents véhiculés par ce patrimoine.

L’autre objectif, quelque peu voilé se lit dans le discours « essentialiste », distillé par une élite urbaine revendiquant son « droit sur la ville » par rapport à un enracinement de souche, et se veut donc dépositaire d’une légitimité sur les destinées de la cité.

D’autre part, la « libéralisation » a également touché le statut d’architecte. la consécration de la profession suggère sa libération des « moules » des projets de masse élaborés « clé en main ». Qu’il appartienne au secteur privé ou public, l’architecte est devenu un acteur essentiel dans les projets urbains.

En aval, la présence d’un pôle universitaire de formation des futurs  architectes fait figure d’une institution appelée à « produire » des cadres dont la profession est de « construire » (en principe)  d’une manière savante le paysage urbain de demain.

En somme, la disponibilité d’un fond patrimoniale où s’étaient accumulés des savoirs de plusieurs civilisations (de surcroît des bâtisseurs), l’insistance dynamique d’une conscience intellectuelle et sociale et la présence d’un lieu de formation de bâtisseurs n’a pas empêché que les productions architecturales soient un ersatz d’objets de « mode »,  décontextualisées parce qu’elles reproduisent  des modèles universaux ou des modèles élaborés pour des lieux géographiques et des mœurs autres.

Conçues suivant des registres symboliques et techniques sans enracinement local, ces productions, en recherchant le spectaculaire par la singularité, finiront dans l’impopularité et le rejet social.

Le premier grief à une telle production est l’effacement ou l’ignorance d’une culture locale constructive et architecturale.

La production architecturale actuelle s’élabore comme si le contexte ne possède aucune panoplie d’éléments susceptibles de servir de référents…

POURQUOI CETTE DEVALORISATION ?

Cette situation intervient dans une conjoncture où la mainmise des nouvelles doctrines économiques et technologiques sur tous les domaines du quotidien tend à substituer aux structures actuelles de nouveaux modes fonctionnels et relationnels.

A PRIORI LA  VILLE, EN TANT QUE SUPPORT SUR LEQUEL CES INNOVATIONS DOIVENT S’INSCRIRE, EST APPELEE A REAJUSTER SES COMPOSANTES,  SON RYTHME, SES RELATIONS, SA DYNAMIQUE ET MEME SON IMAGE.
Seulement la ville, œuvre collective en continuelle réinvention,  peut-elle se départir des structures qui ont été (et qui continuent à être) à l’origine de sa genèse et de son épanouissement ? 

En d’autre terme,  le débat actuel développe une problématique qui met face à face deux discours antimoniques.

 Le premier considère la ville dans son acception traditionnelle et classique, telle qu’elle est héritée. Sans renier les apports du progrès technique et scientifique, le plaidoyer de cette tendance s’appuie  sur le processus cumulatif de l’urbain, où l’insertion des innovations procède des capacités d’appropriation et d’adaptation sociales à l’accomplissement d’un ordre équilibré.

Le second, sans renier ses inclinations hyperlibéralistes, s’évertue à construire un archétype justement en s’appuyant sur l’apport des nouvelles innovations (surtout en matière de communication, nouveau mythe fondateur). Son discours, usant d’un métalangage (empruntant exclusivement son vocabulaire à l’informatique),  ne manque pas non seulement d’égratigner au passage le modèle urbain en place, en élaborant des jugements péjoratifs, allant jusqu’à récuser  son existence même.

Il est à préciser que la prégnance des nouvelles doctrines économiques et la vulgarisation des avantages des nouvelles innovations technologiques au sein de la société,  mobilisent les architectes et les urbanistes à produire et à diffuser des modèles urbains (surtout théoriques) dont les concepts de base, inspirés de la cybernétique,  sont « ajustés »  à cette conjoncture.

Cet engouement qui s’étend au secteur social,  procure par conséquent un léger avantage  à cette tendance.

Mais la dévalorisation a été entamée depuis la disqualification du « génie populaire ». Celui-ci a été  supplanté par la pensée planificatrice et économiste, sous prétexte de son incompatibilité avec l’option moderniste de l’Etat-Providence et la « lourde »  trouvaille de l’industrie industrialisante.

En effet, en exerçant un monopole exclusif sur tout le secteur du bâtiment (conception, exécution, matériaux, règles et normes), le corps des métiers traditionnels (artisans) s’est fondu et avec lui a disparu un savoir séculaire transmis de génération en génération. 

Résultat : la production architecturale est,  soit des « projets majeurs » commandés directement chez des architectes de renom (Niemeyer, Tange) en veillant au respect de l’idéal révolutionnaire dont l’Algérie se veut le porteur d’étendard dans les années soixante dix, soit des immeubles des ZHUN, anonymes conçus dans la logique des « chemins de grues » sans apport conceptuel particulier, ni référence à une la culture locale.

En l’absence d’un projet de société franc, l’ambivalence du discours officiel se traduit à  Constantine par un double « langage » architectural véhiculé par les projets majeurs; un modèle issu de l’architecture moderne (Université des Sciences), et l’autre directement importé du style moyen-oriental (l’Université Islamique).

Aujourd’hui le désengagement de l’Etat partiel dans la construction et la promulgation de la loi 90-29 du 1/12 /1990 a ouvert le champs du marché foncier et surtout à  la professionnalisation du métier d’architecte mis entre les mains d’un Ordre dont la mission (théoriquement) est la instauration d’une déontologie et d’une éthique.

Un regard sur la production architecturale (dans plusieurs sites, centraux ou périphériques achevée ou en cours), laisse entrevoir une situation où la reconduction des modèles précédents, (et par conséquent l’ignorance ou la négligence du fond patrimonial local),  semble s’inscrire dans un processus « innovant » ayant fait « table rase » du passé, évacuant  tous les référents culturels susceptibles de favoriser une identité urbaine constantinoise.

Cette situation dénote à priori une négation de l’idéalisation d’une vie collective qui sacrifie, ou néglige le système socio-historique avec son cortège de référents symboliques, mythiques et moraux. Car le patrimoine est un acquis qui, entre autres fonctions identitaires et symboliques, joue un rôle de régulateur, tant il cristallise l’unité, les dogmes, les valeurs morales et techniques de la société.

En considérant les choses matérielles  comme servant de base à la transmission et à la construction de la mémoire collective, la démission des bâtisseurs et la négligence de l’«héritage»  risquent de  classer  leur production architecturale dans les catégories des simulacres culturels proches sinon s’inscrivant directement dans l’éphémère.  

A la lumière de ces données, il s’agit également de se résoudre à proposer des alternatives à des situations plutôt catastrophiques. Car nous pensons que les innovations architecturales sans appuis référentiels ne pourront pas acquérir une légitimité et être insérer dans la pratique sociale.

Les revendications de sauvegarde du patrimoine ne trouvent aucun écho chez le pouvoir. En l’absence d’un projet de société national, d’une « philosophie » ou de doctrines établies, cette requête ne peut trouver aucune faveur, d’autant plus que toutes les études de sauvegarde du patrimoine  évacuent les mécanismes d’un auto-financement et l’insertion du patrimoine dans la logique économique.

D’un autre côté, les productions architecturales actuelles ne possèdent pas cette proximité au réel comme condition d’une légitimité et de « droit de cité ».

Notre proposition, comme alternative se fixe comme objectif l’élaboration d’une stratégie qui vise la REFONDATION DE L’URBAIN A TRAVERS LA PRODUCTION ARCHITECTURALE.

Cette proposition n’exclue pas un mode d’approche INTERVENTIONNISTE, qui, à défaut d’une prise en charge de sauvegarde du patrimoine, se replie sur l’élaboration d’une allégorie par la définition d’une liberté de réinterprétation des référents issus du fond patrimonial local et employés dans une logique du langage caractérisant le type de base dans le contexte technique, social et juridique actuel.

En somme, il s’agit d’un rétablissement des modes de production par :
• L’élaboration de registre des référents architecturaux locaux par l’identification des archétypes qui les ont inspirés.
• La revivification des métiers d’artisanat dont l’apport au secteur du bâtiment est fondamental tout en assurant un mode de transmission aux générations futures par l’intermédiaire de structures de formation et d’apprentissage.
• L’instauration d’un enseignement ou d’une didactique centré en priorité sur l’accumulation des connaissances sur les modèles locaux, sur leur réinterprétation et leur emploi dans la production architecturale.

En somme, le projet urbain comme démarche éxige une série de mesures préalables, à commencer par la culture architecturale et urbanistique, une « tradition » participationniste ne se limitant  pas uniquement aux élites….et surtout le droit générationnel…


A.BOUCHAREB
Janvier 2003

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Publié dans CONSTANTINE

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