CIRTA : SARIM BATIM, un toponyme?
J'ai décidé de publier ici, sur mon blog, un texte dont le fond est tiré de ma Thèse de Doctorat d'Etat, mais actualisé par rapport à certaines nouveautés que j'ai pu "rencontrer" depuis la souienanc le 22 septembre 2006.
Individuellement, j'ai essayé de faire part de mon hypothèse à certaines figures "françaises" faisant office d'autorité scientifique, mais très vite, elles évoquent les conceptions préétablies .....Comme quoi St. Gsell, est l'auteur de beaucoup de "bêtises" mais par rapport à une certaine origine de populations aux alentours de Constantine, il a parfaitement raison....
Je constate d'autre part, que les jeunes chercheurs, sans déployer le moindre effort, continuent dans une oisiveté sournoise d’adopter les "hypothèses" de leurs prédécesseurs....
Enfin, j'ai reçu un seul encouragement de la part de quelqu'un (je ne dirai pas son nom), qui s'étonnait que de me voir "publier" les résultats de mes travaux sur le Web, alors que la toile pullule de "requins".
Je constate que le nom de « Sarim Batim », probable ancienne appellation de Cirta/Constantine, est souvent mentionné sans aucune tentative de recherche poussée pour saisir le sens ou l'origine.
Dans plusieurs cas, certains chercheurs contemporains se replient confortablement sur les prétextes avancés par les historiens « français » (de l'Ecole colonialiste), qui abandonnent rapidement et sans arguments leurs hypothèses.
Et c'est dans ce sens que le dossier de l'histoire antique de l'Algérie semble être clos à jamais.
Et pourtant, il y a beaucoup de « nouveautés » qui appellent à reconsidérer ces « dogmes » hérités des historiens français. Aussi, je convie les chercheurs, particulièrement algériens à envisager une « décolonisation de leur histoire antique ».
Conscient de la complexité d'une telle initiative, je reste persuadé que nous obtiendrons des résultats probants, c'est -à-dire dépourvus des stigmates et du paternalisme coloniaux. Car il ne faut pas oublier que les interprétations et les versions n'étaient pas toujours exemptes du sentiment de supériorité civilisationnelle, employée d'ailleurs comme argument pour justifier une colonisation violente.
UN COMPTE-RENDU
« A la sortie sud de la ville, sur le coteau d'El Hofra, à 150 mètres environ au S,-E. de l'Hôtel transatlantique (Auj. agence CPA.ndlr ) , la Société des Automobiles Renault (Auj. SONACOME ndlr), a commencé, ce printemps, la construction d'un vaste garage. Le 6 mai, la pelle mécanique heurta un amas de stèles groupées sur une longueur de 75 mètres environ, posées à plat et formant une sorte de mur dont la hauteur ne dépassait pas l'épaisseur de quatre stèles tandis que la largeur variait de 0 m. 50 à 1 mètre. Les dimensions de ces stèles varient de 0 m. 50 à 1 m. en hauteur, de 0 m. 30 à 0 m. 50 de large, de 0 m. 08 à 0 m. 15 d'épaisseur. Elles sont généralement brisées et il a 'paru difficile jusqu'ici d'en rapprocher les morceaux.
En septembre, on en avait 500 fragments dont plus de la moitié portent des inscriptions. Elles ont un fronton triangulaire parfois flanqué de deux acrotères. Le haut de la stèle est occupé soit par un motif décoratif, palmette ou rosette, soit par des symboles religieux, croissant retourné sur le disque ou le disque surmonté du croissant, caducée, couronne, disque solaire entouré de rayons, c'est-à-dire toute la décoration habituelle des stèles de sacrifice trouvées notamment à Carthage et précédemment à Constantine dans un site voisin de celui où viennent d'être rencontrées les nouvelles stèles. L'image de Tanit se rencontre très fréquemment - sur 118 stèles, dit M. Berthier, parmi les 156 qui ont fait l'objet d'un premier examen.
Les stèles trouvées précédemment en 1875 sont celles de la collection Costa, au nombre de 130, qui se trouve actuellement au Musée du Louvre. Secondé par l'abbé Charlier, professeur au petit séminaire et sémitisant, M. Berthier a pu, grâce à l'intervention du Service des Antiquités, assurer la possession de ces stèles au Musée de Constantine et il en a commencé l'étude....
L'expression MMLK 'DM qui semble indiquer un sacrifice humain revient fréquemment, généralement suivie de Sarim batim ».
Avant cette découverte, St. Gsell (Atlas Archéologique de l'Algérie. Ed.Jourdan. Alger/ Lib. Fontemoins. Paris.1911.) indiquait qu'avant le nom de Cirta (Constantine), la ville s'appelait : Sarim Batim..
Ce nom était donc gravé en langue punique sur des stèles votives recueillies à Cirta/ Constantine.
Donc les historiens (particulièrement Ph.Berger) avaient pensé qu'avant de prendre le nom de Cirta, la ville s'appelait SARIM BATIM. Cependant, faute d'arguments, cette hypothèse a été abandonnée......
En fait, cette découverte était encombrante pour tout ce qui a été écrit par les érudits de l'Institut de France et pour le projet colonial en particulier. Pourquoi ?
Au départ, quel est le sens de cette « expression » ?
Il faut préciser que cette locution n'avait pas bénéficié d'un intérêt profond. Par une heureux hasard, lors de notre recherche, nous avions rencontré une communication de A.F. Belkadi, figurant dans les actes du VI eme Internacional Congress od Phoenician and Punic Studies de septembre 2005, intitulée « Le sanctuaire punique d'El Hofra à Constantine ».
L'auteur retrace les hypothèses précédemment avancées concernant le sens attribué à Sarim Batim: à la suite de Ph.Berger, le R. P. Devaux y voyait une expression signifiant « bonne santé », « intégrité », Levi Della Vida la faisait correspondre à la formule latine DSP (de sua pecunia, à ses propres frais). L'auteur (A.F Belkadi) de la communication concluait qu'il s'agissait d'une formule à connotation funéraire « à l'image des chrysanthème ».
Remarquons que, chez ces derniers, Sarim Batim n'est plus considéré comme un toponyme, mais comme formule consacrée dans les textes inscrits sur les stèles votives d'El Hofra.
Notre recherche dans les sources lexicales des langues anciennes a été fructueuse.
Notons qu'en araméen, langue proche de l'akkadien; Sarim signifie PRINCE, alors que dans la même langue, "maison" se traduit par Beth.
(BETH SARIM, expression en usage chez la secte des Témoins de Jéhovah se traduit par la Maison du Prince).
Rappelons que l'Akkadien était la plus ancienne langue sémitique, elle supplanta le sumérien en se hissant en langue « politique » et religieuse. La langue akkadienne se développa dans tout le pays cananéen, assyrien et babylonien.
A priori, la signification de Sarim Batim peut étayer l'hypothèse d'un lieu-dit (toponyme), et pourquoi pas Cirta ? Par conséquent l'hypothèse de Ph. Berger était justifiée (du moins par rapport à nos connaissances actuelles) ?
Mais ou se situe la pertinence d'une telle toponymie ?
Disons-le tout de go : dans l'origine CANANEENNE des habitants (ou une partie des habitants) de Cirta et des ses alentours. Nous avons assez de raisons pour affirmer une telle hypothèse, tant plusieurs indices aussi bien historiographiques que « matériels », sont là pour l'étayer.
Concernant les premiers nous allons les passer en revue dans l'ordre chronologique:
Le témoignage du Saint Homme:
Un témoignage de St Augustin (354-430) : « Demandez à nos paysans qui ils sont : ils répondent en punique qu'ils sont des Chenani. Cette forme corrompue par leur accent ne correspond-elle pas à Chananaeci (Cananéens) ? ».
Pour rappel, St Augustin mentionnait que dans les environs d'Hippone (Fussalla à 40 miles) , les habitants parlaient un patois punique (Voir Epistola. CCIX. 2 & 3. 75). Dans une lettre au Pape Celestin en 422, il recommandait un évêque (punica lingua esset instructus ) pour une localité proche.
Dans d'autres écrits il laissait comprendre que les habitants de Calama (Guelma) utilisaient le punique et que lui-même avait besoin d'un punicum interpreteus pour s'entretenir avec les donatistes. (Faut-il croire que tous les schismes successifs en Numidie, étaient entretenus par les « indigènes » ?)
Un autre indice apparaît dans le sermon 167, ou l’homme montre qu’il baignait dans la culture populaire locale : « Il y a un proverbe punique fort connu; je le traduirai en latin, attendu, que vous ne connaissez pas tous la langue punique. Ce proverbe est ancien, le voici : La peste te demande un sou ? donne-lui en deux et qu'elle s'en aille. Cet adage ne paraît-il pas tiré de l'Évangile ? Le Seigneur nous recommande-t-il autre chose que de racheter le temps, lorsqu'il dit : « Quelqu'un veut-il t'appeler en justice et t'enlever ta tunique ? Abandonne-lui encore ton manteau ». — « Veut-il t'appeler en justice et t'enlever ta tunique? » Veut-il te détourner de ton Dieu en te jetant dans les procès ? Tu n'aurais alors ni la paix du coeur, ni la tranquillité de l'âme; tu serais tourmenté de soucis, irrité même contre ton adversaire : mais ce serait perdre ton temps…… ».
PROCOPE, L’envoyé de guerre byzantin.
Le second indice était contenu dans la « Guerre des vandales » de l'historien attitré des Byzantins. Procope se désignait comme témoin oculaire en faisant état de la découverte d'une inscription en « phénicien » à Tigisis (Ain El Bordj à 50 km au Sud/Est de Constantine),
« Puisque le plan de notre histoire nous a conduit à parler des Maures, il ne sera pas hors de propos de reprendre les choses de plus haut, et de dire d'où ils sont partis pour venir en Afrique, et de quelle manière ils s'y sont établis. Lorsque les Hébreux, après leur sortie d'Égypte, atteignirent les frontières de la Palestine, ils perdirent Moyse, leur sage Législateur, qui les avait conduits pendant le voyage. Il eut pour successeur Jésus, fils de Navé, qui, ayant introduit sa nation dans la Palestine, s'empara de cette contrée, et, déployant dans la guerre une valeur surhumaine, subjugua tous les indigènes, se rendit facilement maître de leurs villes, et s'acquit la réputation d'un général invincible. Alors, toute la région maritime qui s'étend depuis Sidon jusqu'aux frontières de l'Égypte se nommait Phénicie ; elle avait de tout temps obéi à un seul roi, ainsi que l'attestent tous les auteurs qui ont écrit sur les antiquités phéniciennes. Là, vivaient un grand nombre de peuplades différentes, les Gergéséens, les Jébuséens, et d'autres dont les noms sont inscrits dans les livres historiques des Hébreux. Lorsqu'elles virent qu'elles ne pouvaient résister aux armes du conquérant, elles abandonnèrent leur patrie, et se retirèrent d'abord en Égypte. Mais s'y trouvant trop à l'étroit, parce que, depuis fort longtemps, ce royaume était encombré d'une population considérable, ils passèrent en Afrique, occupèrent ce pays jusqu'au détroit de Cadix, et y fondèrent de nombreuses villes, dont les habitants parlent encore aujourd'hui la langue phénicienne. Ils construisirent aussi un fort dans une ville nommée alors Numidie, qui porte aujourd'hui le nom de Tigisis. Là, près d'une source très abondante, s'élèvent deux colonnes de marbre blanc, portant, gravée en lettres phéniciennes, une inscription dont le sens est : « Nous sommes ceux qui avons fui loin de la face du brigand Jésus, fils de Navé. » Avant leur arrivée, l'Afrique était habitée par d'autres peuples qui, s'y trouvant tirés depuis des siècles, étaient appelés les enfants du pays. C'est de là qu'on a donné le nom de fils de la terre à Antée, leur roi, avec lequel Hercule soutint une lutte à Clipea. Dans la suite, ceux qui émigrèrent de Phénicie avec Didon allèrent retrouver les habitants de l'Afrique, qui leur étaient unis par la communauté d'origine, et, avec leur consentement, ils fondèrent Carthage, et s'y établirent. Ces Carthaginois étant devenus dans la suite des temps puissants en nombre et en richesses, firent la guerre à leurs voisins, qui, comme nous venons de le dire, étaient les premiers arrivés de Palestine, et qu'on appelle aujourd'hui les Maures, les battirent en plusieurs rencontres, et les forcèrent à transporter leurs foyers bien loin de Carthage. Plus tard, les Romains, après avoir subjugué les uns et les autres, assignèrent pour demeures aux Maures les régions les plus éloignées de l'Afrique habitable, et soumirent au tribut les Carthaginois et les autres peuples libyens. Enfin les maures, après avoir souvent défait les Vandales, s'emparèrent du pays nommé aujourd'hui Mauritanie, qui s'étend depuis le détroit de Cadix jusqu'à la ville de Césarée, et de la plus grande partie du reste de l'Afrique. »
Les historiens avaient corrigé le nom cité par Procope, car il s'agissait de JOSUE fils de NAVE. Ce dernier était l'homme qui succéda à MOISE pour guider le peuple « israélite » vers la « terre promise ». Donc ces canaani chassés, avaient gagné le Maghreb par voie terrestre en faisant quelques « bivouacs » infructueux en cous de route.
Concernant JOSUE, les histoires autour de son occupation des villes cananéennes sont édulcorées. Il est présenté souvent comme un personnage commandé par Divinité, mais qui asservissaient les populations des cités soumises….
Les indices matériels
Concernant les indices matériels, le nom de SARIM BATIM, qui ferait partie de l'idiome cananéen dans la région avant que le punique ne devenait la langue officielle. Nous avons dit que cette toponymie signifie « Maison du Roi ou Palais royal ou même Ville ROYALE ».
Notons que dans le panthéon punique, le Dieu Melqart avait la préséance dans les villes (le nom signifie le Roi de la Ville), cependant la traduction de la toponymie (Sarim Batim) semble proche du nom de la divinité, qui, elle, gardait son nom théophore. Donc la concomitance des deux « vocables » (ou l'on constate que les mots Melk, Sarim et Qart, Batim cœxistaient) peut renvoyer à la persistance d'un idiome plus ancien, alors en usage dans une ambiance ou le punique était la langue officielle ou répandue. En somme l'idiome « cananéen » précédait le punique dans la région deCirta.
Enfin, parmi les dédicants ayant fait un don d'une stèle votive au Temple d'El Hofra, Berthier et Charlier mentionnaient la présence d'un certain Abdesmun fils de Moadir le Cananéen..... Notons ici, que le dédicant n'avait pas manqué de citer le nom de son ascendant flanqué de l'origine « familiale » : le pays de Canaan. (Ces stèles dateraient du IIIe S. av. J-Ch.).
C'est dire que l'entretien de la mémoire, particulièrement concernant les origines, était resté vivace chez ces populations qui vivaient à Cirta et dans ses alentours (Car 8 siècles après, les paysans évoquaient leur origine chenani...).
Nous n'allons pas , pour le moment, tirer des conclusions, tant nous avons d'autres arguments à faire valoir, et montrer que les hypothèses abandonnées ou consciemment « disqualifiées » restent tributaires des nouvelles découvertes archéologiques, des techniques scientifiques et surtout du « réveil » de l'intelligentsia locale. Cette dernière est appelée à « revisiter » son histoire antique, en commençant à se débarrasser de ce faux sentiment, qui nous présente l'histoire antique comme un chapitre clos par St Gsell et d'autres éminents chercheurs ...
La majorité des publications relatives à l'histoire antique de l'Algérie date du temps coloniale. En effet, cette production avait, en quelque sorte achevé ce thème. Cependant, les legs dont nous bénéficions aujourd'hui sont souvent objet de réserves majeures, tant l'objectivité faisait défaut. Nous l'avions constaté de près.
Les disqualifications et les omissions ne se faisaient-elles pas à l'ombre d'un patronage colonial exigeant, dont l'objectif principal était, à travers les « explorations scientifiques », d'ancrer aussi profondément une « souche » européenne comme si elle appartenait à cette matrice?
Dans ce chapitre, l'enfourchement du prétexte d'achèvement de l'œuvre latino-chrétienne en Afrique, n'autorisait-il pas d'user de tous les moyens ?
Les travaux de S. Gsell, de Renier, de Cagnat, d'Albertini ont toujours cette avance pour avoir fouillé, rapporté et déchiffré les « découvertes » archéologiques avant que l'urbanisation ne les ensevelisse à jamais. Cependant, pour éviter de contrarier le projet « colonialiste » ils avaient été certainement poussés à pêcher par « loyauté » et par allégeance. Résultat, beaucoup de faits ont été «oubliés » et éliminés, en apposant des arguments souvent, sinon toujours très discutables.
Ces attitudes nous les avions également constatés, mais disons que ces « gaulois », en découvrant la « latinité » de l'Afrique, (plus profonde que dans leur patrie) étaient devenus plus allergiques à tout ce qui est punique (et orientale en général). Ils avaient pris position, au point où ils attribuaient aux « guerres puniques » l'origine du conflit actuel Nord/Sud.
Ils sont même allés à réveiller le souvenir de Massinissa, en mettant en exergue sa vassalité pour Rome (en prenant soin de taire Jugurtha…), et son animosité envers les carthaginois….Ils se mettaient à la place de Rome tout en montrant l’arabe et/ou le musulman comme le nouveau carthaginois.
Soyons hyper-réalistes. Le travail qui s'impose consiste à décortiquer les ouvrages et les documents élaborés par les historiens et archéologues et tenter de « réhabiliter » les faits « disqualifiés ». Ceci fait, les hypothèses gagneraient en crédibilité surtout sur les origines, le peuplement et la géographie antique. En quelque sorte, une décolonisation de « l'histoire antique » s'impose.
A.BOUCHAREB
(