KOOLHAAS DELIRE....suite(1)

Publié le par bouchareb

FCh. Vous disiez être principalement apprécié aux Etats-Unis. Que c’est l'un des pays dans lesquels vous rencontriez le moins de critique. C’est paradoxal parce que vous êtes justement un intellectuel européen, avec ce que cela suppose d’attachement à la dimension politique et sociale des choses. Et à une certaine héroïsation du métier d’architecte, à une conception idéologique de son rapport à la société. Comment l'expliquer alors que la modernité est en Amérique du Nord sensiblement plus formaliste, moins politique et sociale. Qu’il s’agisse de Richard Meier ou de Peter Eisenman, l’approche du moderne y est parfaitement apolitique.

RK. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il existe actuellement une espèce de résonance entre la culture américaine, et même celle des grandes compagnies, et l’architecture. Parce que les composantes les plus importantes de la société américaine sont en cours de redéfinition. Il y a un mot américain, reengineering, qui signifie que le concept de toute organisation peut être en permanence remis en cause, ce qui entraîne que n’importe quelle entreprise se transforme, achète, vend, licencie des gens et réembauche. Dans cette situation d’instabilité permanente, notre capacité d'analyse idéologique joue un rôle positif car elle nous permet de dialoguer avec ce type de position. Ainsi, pour la bibliothèque de Seattle, avons-nous été capables de nous accrocher à une angoisse touchant aux relations du virtuel et du réel, particulièrement intense dans cette ville qui est un peu la capitale de ce type de rapport de forces. Pour notre projet pour les studios Universal, notre capacité à produire une analyse à caractère social et à formuler une lecture politique de ce qu’est un projet de siège social, a été une des choses qui les ont convaincus. Il existe là-bas, au cœur de beaucoup d'opérations, une espèce de contrecoup né de l'expansion et, parallèlement, un doute énorme.

FCh. Vous avez noué pas mal de contacts avec l’Asie et beaucoup de vos élèves ou de vos thésards sont asiatiques. Cette approche politique si spécifiquement européenne, comment la prennent-ils? Parce les jeunes architectes d'Extrême-Orient sont souvent très amateurs de spéculations, de théories et de littérature européennes, et même très sophistiquées. Ils lisent Derrida, Mallarmé, Raymond Roussel et ils s'en inspirent dans leurs projets. Mais ils conçoivent assez différemment la question politique.

RK. Cela dépend. Elle est sans doute peu présente dans le milieu de mes clients, c’est clair. C’est un genre de préoccupation qui leur est presque inaccessible. Il faut donc expliquer les projet sans trop insister sur cette dimension. Mais, en même temps, on peut parler des phénomènes d’instabilité ou de leur impossibilité de maîtriser les mécanismes, réalités qu'ils admettent parfaitement.

FCh. La ville générique est un texte de 1994, que vous avez republié l'année suivante dans votre phénomène de livre S,M,L,XL, imprimé à 130 000 exemplaires en trois ans. Phénomène, par son poids, sa nouveauté graphique et son message doctrinal. Vous y exposiez donc cette théorie d'une ville "générique", qu’on voit parfois reprendre çà et là hors de notre milieu, cette idée d’une ville sans qualité ni identité particulière, amnésique, appelée à se répandre inexorablement dans le monde entier. Et vous y demandiez si la ville contemporaine était vouée, comme déjà l'aéroport, à être toujours "pareille", identique à elle-même, notamment parce que la croissance urbaine exponentielle que nous connaissons condamnerait immanquablement la ville historique et le passé en général (et peut être l'ensemble de la culture historique européenne) à être en quelque sorte "trop petits" pour contenir tant de destinées humaines et tant de phénomènes, et tant de mouvements économiques. Faut-il pour autant rompre avec ce que vous appelez d’un terme assez péjoratif et négatif des "dépendances" (dépendance au centre, au patrimoine, à toutes sortes d’héritages)? Ces villes sont, d’une certaine façon, plus libres que les nôtres, bien sûr. Mais pourquoi faudrait-il libérer le monde de ses nostalgies?

RK. Ce n’est pas forcément nécessaire. C'est dans cette même perspective d’une malheureuse obligation de condamner que je l’ai suggéré. Parce nous sommes contraints de décréter tout ce qui se fait maintenant inférieur aux divers types de villes anciennes ou historiques. C’est seulement d'une émancipation du contemporain qu'il s'agit, sans qu'il faille nécessairement abandonner l'idée d’établir des relations entre les deux. L’Europe est destinée à devenir une espèce de machine à tourisme de masse à l'usage du monde entier. Elle est vouée à représenter la culture. Et c’est une raison supplémentaire pour célébrer ce qui est contemporain. Parce qu’évidemment ce rôle de centre touristique mondial sera toujours plus pesant, toujours plus présent et plus déterminant pour l’appréciation que nous ferons de la ville historique et pour l’usage que nous en ferons. Il s'agit d'un effort pour rééquilibrer les regards plutôt qu'admettre la séparation définitive et l'incompatibilité de ces deux âges de la ville.

FCh. Mais la ville générique rompt, plus généralement, avec tout ce qui n'a plus d'utilité marchande, fonctionnelle ou ludique (ce qui est aujourd’hui une catégorie du marchand). Pékin, ainsi, dont il ne restera bientôt plus aucune trace, sinon quelques monuments emblématiques, des alibis, des logos. Vous reconnaissez qu'admettre cette ville générique, implique le renoncement à l'identité. L'identité est souvent un mythe. Les villes n’avaient pas forcément autant d’identité qu’on le dit. Elles étaient souvent très semblables les unes aux autres. Mais il reste que nous les voyons rétrospectivement avec l'idée que chacune était différente de la voisine ou paraissait l'être, ou rêvait de l'être. Cette identité était une sorte de condensation héritée de l'histoire, du contexte et de la géographie, de ce que certains théoriciens plus ou mois influencés par Heidegger ont appelé le génie du lieu. Même sans chausser les bottes de Christian Norberg-Schulz, il y a bien un certain génie des lieux.

RK. Il y a aussi des identités dans la ville générique. C'est parce que l’on se réfère au modèle de la ville historique que l'on est contraint d'analyser la ville générique comme totalement dépourvue de qualités particulières. Mais, dès que l’on dépasse ce type de lecture obligée, cette définition univoque de l’identité, il y a plein d’identités nouvelles qui se manifestent. Il s’agit de capter divers autres types d’identité et c’est le propos de ce texte. Il s’agit de comprendre qu’il y a des identités particulières à Singapour ou à Shenzhen, et qu’il est trop facile de les lire comme des villes de série B, des villes sans qualités.

FCh. Dans le même texte, vous appeliez à rompre avec ce que vous appelez "l'asservissement au centre". Cela veut-il dire que ce que l'on avait mis des centaines d'années à consolider, ce que nous croyions assez pérenne, ce que nous maintenons sans cesse à grande difficulté et que nous appelions la ville, doive partir en lambeaux?

RK. On ne les maintient pas, les villes anciennes. On ne les maintient pas exactement, parce qu’elles ont à assurer toutes sortes de nouvelles tâches. Elles sont en permanente transformation et modernisation. Toutes présentent un décalage absolu entre leur apparence physique et leur contenu effectif. Ce décalage, je le trouve chaque jour plus pénible, tel qu'on peut le découvrir à Paris, à New York même où de grandes parties de la ville sont devenues des malls, des shopping centers et rien d’autre. L’urbanité séculaire qui était là a été emportée par les phénomènes de la consommation et du tourisme. C’est aussi pour réfléchir à une autre façon de vivre la ville que j’ai écrit ce texte.

FCh. Il est vrai que si l'on considère une ville comme Montpellier, on voit qu'elle n’est plus qu’artifice. Posée sur tout un réseau de tramways, de gares et de parkings souterrains, c’est une sorte d’artifice ludique, presque un Disney Land. C’était une ville extraordinaire il y a encore cinquante ans. Amsterdam, que je n’avais pas vue depuis longtemps, m'a parue largement réduite à une machine à tourisme local ou international. Mais cette concrétion stable qu'est la ville ancienne (dispositif à certains égards rassurant) fonctionne encore malgré tout à Paris, ou dans des grandes villes comme Milan ou même Rome. Il y a un certain intérêt à la maintenir, vous en conviendrez. À lutter pour qu’elle ne s’écroule pas, ne serait-ce que parce qu’un jour peut-être la fonction ludique pourrait disparaître et des populations de toutes sortes, on ne sait pour quelles raisons, s’établir dans le cœur de villes et donner un statut moins agaçant à leur décor.

RK. Sans doute, mais il faut analyser la question attentivement. Chaque ville a des valeurs différentes. Amsterdam est passée de l’autre côté. Milan a une résistance incroyable parce qu’elle n’est pas très séduisante. Rome a peut-être mieux résisté parce qu’elle a été un parc d’attractions depuis le tout début et qu’elle a toujours vécu avec cette dimension.

FCh. À Venise, c’est depuis le dix-huitième siècle. La ville générique paraît quand même supposer la fin de l'architecture, son inutilité, son caractère microscopique et dérisoire dans la marée des choses existantes. Pourtant, vous prétendez encore faire de l’architecture, aux différentes échelles de cette discipline. Comment justifier ce pessimisme et conserver néanmoins ce désir d’agir?

RK. Je n’ai pas besoin de justifications, ou peut-être n'ai-je pas la capacité de les formuler. Mais ce type de contradiction apparente nous a conduits à restructurer notre agence d’une façon assez drastique. Elle connaît maintenant deux composantes, l’Oma, qui fait de l’architecture au sens plein du mot, et l’Amo qui mène un travail purement conceptuel de recherche architecturale, sans se préoccuper de construire. Ceci fonctionne depuis le début de l’année et c’est le premier résultat manifeste de cette tension.

FCh. À part l’inversion de votre sigle Oma, Amo, ça veut dire quoi?

RK. Je ne l’expliquerai pas, cela peut signifier beaucoup de choses.

FCh. Pékin est plein d’architecture, grêlé, mitraillé d’architectures plutôt que composé d’architecture. Cela veut dire sinon la fin de l'architecture, au moins de son rôle comme responsable de l'ordonnancement des villes, et de leur identité. Et pourtant, en tout cas en Europe, les pouvoirs locaux se tournent encore vers les architectes à forte notoriété pour inventer, remodeler, triturer l'identité, ou au moins l'image de leur cité. Ainsi Piano à Berlin, Buffi à Paris-Bercy, Bohigas à Barcelone, Aix-en-Provence ou Lyon, Bofill à Montpellier, autrefois à Bordeaux, etc. Et vous pour Euralille. Parce que l'architecture a ses manières à elle de signifier. En cela elle est efficace, même dans le monde du marché et du marketing.

RK. C’est évidemment un phénomène duquel nous dépendons, que nous n’essayons peut-être pas de contredire mais d’approfondir. Je déteste toujours plus l’idée d’être celui qui propose une image. Je suis très gêné par l’idée que l’architecte possède une signature et qu’il puisse être apprécié pour cette seule signature. C'est une des raisons pour lesquelles nous travaillons de plus en plus dans le cadre d'associations, permanentes ou occasionnelles. Par exemple en ce moment avec Herzog et de Meuron pour un projet à New York, simplement afin de contredire ce type d’utilisation de l’architecte. Nous commençons aussi à collaborer avec d’importantes agences américaines qui, sans être nécessairement très grandes, possèdent une compétence spécifique, et nous montons avec elles des partenariats. Nous sommes donc en train de mettre en place un autre système.

FCh. A Euralille, vous aviez été en compétition avec d’autres équipes. Si un certain nombre de personnes ont poussé Jean-Paul Baïetto et le maire à vous retenir, c’est parce qu’elles pensaient qu'il fallait choisir un architecte dont l’image pourrait signifier que le Nord n’était plus en train de patauger dans la dépression et ses décors de briques et que quelque chose de nouveau pouvait surgir dans cette partie de l’Europe. Ce qui a fonctionné d’ailleurs puisque les sondages d'opinion menés par l'Express au moment des élections municipales de 1995 montraient que la population locale l’avait bien compris. Il s'avérait que les gens n’aimaient pas nécessairement votre architecture mais qu’elle signifiait néanmoins à leurs yeux que Lille n’était pas seulement la vieille agglomération croulant sous les effets de la crise économique mais aussi la capitale d'une région qui pouvait s'inventer un destin nouveau, en l'occurrence européen. De ce point de vue, votre réalisation avait été jugée efficace. Et puis, vous nous dites ne pas être favorable aux signatures. Mais, quand vous décidiez que sur la gare d’Euralille il y aurait cinq ou six tours sympathiques, ce qui voulait dire un peu torturées ou un peu dégingandées, c'était bien leur apposer une signature?

RK. Une mise en scène, plutôt qu’une signature.

FCh. Ce n’est pas de votre écriture proprement dite qu'il s'agissait, puisque ce n’était pas vous qui alliez construire chacune de ces tours, mais c’était quand même jouer d'une capacité un peu prométhéenne à faire que quelque chose naisse.

RK. Etant donnée la quantité aberrante d'obstacles que nous avons rencontrés, le mot prométhéen ne s’applique pas du tout au cas d'Euralille.

FCh. La globalisation est vécue en Europe (notamment par les intellectuels) comme la fin d'un monde, comme un deuil. Comme la disparition de ce qui était l'essence de nos cultures (et qui assumait aussi leur hégémonie, mais c’est une autre affaire). Elle est perçue différemment dans d'autres régions du monde, où elle signifie au contraire modernité, émancipation et projection dans l'avenir. Ce que, pour notre part, nous appelions autrefois le progrès.

RK. En Afrique, il est sans doute trop tôt pour le dire. Et je ne prétendrai pas être capable de lire ainsi la perception que les gens s'y font du progrès ou de la mondialisation. En revanche, en Asie, et même en Amérique, il paraît certain que la population projette sur la globalisation d’autres valeurs que nous.

FCh. C’est-à-dire que pour eux, elle veut dire futur.

RK. Et progrès, oui. Ce qui est bizarre, c’est qu'ici tout le monde participe de ce mouvement et en profite mais que tout le monde le décrie. A mon avis, il y a là une espèce d’hypocrisie plutôt qu’une émotion authentique.

FCh. Depuis 1996, vous animez à la Graduate School of Design de l'université de Harvard, avec chaque année une poignée d’étudiants et de thésards, des séminaires de recherche consacrés aux questions urbaines dans le monde contemporain.

RK. C’est un projet documentaire, un travail de pure recherche, que nous conduisons sans trop de réflexion proprement architecturale, très loin aussi des préoccupations de l’urbanisme appliqué ou de toute intention prescriptive. Nous essayons de capter les mutations qui sont à l’œuvre dans les conditions urbaines, ces mutations qui se déroulent sous nos yeux mais ne sont pas toujours bien comprises. Notamment parce que, s’il y a un énorme travail spéculatif quant au devenir des villes, on s'interroge peu sur leur état réel et on recueille peu d'informations précises sur leurs conditions actuelles. Il s’agit de nous attaquer à ce décalage, toujours plus grand, qui règne entre le monde formel de l'architecture au sens étroitement disciplinaire et le phénomène urbain.

Les années soixante-dix restent comme la dernière époque au cours de laquelle le monde architectural eut une confiance absolue en sa capacité à faire des hypothèses précises sur les villes du futur. Rétrospectivement, on s’aperçoit qu’il a été incapable d’en prévoir le devenir. Il existe des documents cartographiques de Doxiadis qui montrent trois conditions urbaines. Les zones d’urbanisation totale, figurées par une trame noire qui recouvre les régions les plus développées du monde, une zone grise qui indique une condition intermédiaire, et le reste en blanc, suggérant le vide, les territoires non urbanisés. On se rend compte aujourd'hui que ce type de regard a été inefficace, il n'a pas su apprécier ce qu’allait devenir la réalité urbaine. Il est devenu inutile de parler simplement de ville et de non-ville, en opposant ces deux catégories, parce que la ville est devenue un phénomène universel. Elle est partout, elle règne partout, même là où elle ne le paraît pas. C’est pour tenter de capter cette nouvelle réalité que nous menons notre projet. Il s’agit de décrire cette modification qui fait qu'aujourd'hui nous travaillons et vivons tous dans un système régi par le marché, et que cela bouleverse les valeurs qui, traditionnellement, dominaient la théorie architecturale et urbaine.

FCh. Vous avez d’abord étudié l'urbanisation d'une région du Sud-Est asiatique, le delta de la Rivière des Perles. Puis ce que vous nommez le shopping, et que vous qualifiez d'activité "ultime" de l'espèce humaine, c'est-à-dire le commerce moderne et mondialisé, mais aussi le loisir moderne et mondialisé, ce bain de consommation et de loisirs que d'autres, en d'autres temps, ont pu appeler la société de consommation, ou bien la situation unidimentionnelle de l'homme, et d'autres encore la société du spectacle. Un phénomène, ce shopping, que vous décrivez comme touchant de manière indistincte le mall commercial, l'aéroport et jusqu'au musée. Enfin la ville africaine, que vous explorez en ce moment, saisie dans son point le plus apoplectique et pourtant le plus fluide peut-être, du moins à vous entendre, en l'occurrence Lagos, la proliférante capitale du Nigeria. Pourquoi travailler de préférence sur des mondes où la réalité urbaine apparaît si confuse?

RK. Il est possible d'identifier trois couches et trois phénomènes caractéristiques de ce système global, trois phénomènes qu’en effet nous avons successivement analysés, en trois étapes. D’abord l’accélération, que nous avons explorée en Chine du Sud. Ensuite le phénomène planétaire du shopping. Enfin la situation de villes qui se fabriquent selon des processus plus légers que ceux que nous connaissons en Occident, ce que nous avons étudié avec Lagos.

FCh. Vos groupes d'étudiants sont multiethniques, de toutes origines géographiques et culturelles : encore un fruit de la globalisation.

RK. C’est un choix délibéré. Lorsque je suis venu pour la première fois à Harvard, j’ai découvert qu’il y avait des professeurs qui enseignaient un certain savoir théorique à des étudiants parfois plus informés qu’eux sur tel ou tel sujet. Ainsi y avait-il un atelier où l’on se demandait comment renouveler une zone portuaire qui avait périclité. Dans la classe se trouvaient des étudiants originaires de Singapour où l’idée d’un port tombé en déshérence est complètement incompréhensible. En plus, certains d’entre eux avaient déjà connu dans leur propre pays une carrière durant laquelle ils s’étaient montrés capables de planifier une partie de ville. Il n’y a plus à concevoir forcément l’enseignement comme la transmission aux étudiants d’une connaissance préétablie; eux-mêmes sont porteurs de connaissances particulières que l’on peut facilement mobiliser à l’occasion d’un travail de recherche. J'ai découvert là un effet indirect de la mondialisation.

À Harvard, l’enseignant peut recruter ses dix élèves parmi une soixantaine de candidats. Cela permet de constituer des équipes cohérentes, avec des étudiants aux compétences spécifiques, susceptibles de bien maîtriser le sujet qu’on se propose d’aborder. Et de distribuer les rôles au sein des équipes. Ainsi, dans le projet chinois, chaque étudiant était-il à la fois en charge d’une ville particulière et d’une problématique d'ordre général : architecture, paysage, aspects idéologiques ou économiques. Une ancienne communiste roumaine était chargée de découvrir tout ce qui dans ces régions subsiste du communisme. Elle a pu en identifier partout les traces et dans un très beau texte, Infrared (l'infrarouge), analyser comment cette condition rouge continue derrière toutes les apparences, occultée aux regards dans le spectre invisible du politique. Car le communisme a toujours su justifier les difficultés et les souffrances du présent en jouant sur le sacrifice, le sublime de la finalité, la promesse du lendemain, etc.

FCh. Avec ces étudiants, vous étudiez les mutations, à votre avis définitives, qui bouleversent les villes mondiales et bientôt l'ensemble de la condition urbaine, c'est-à-dire l'ensemble de la condition humaine. C'est le Harvard Project on the City, ou plus exactement The Project For What Used to be Called the City, le projet "pour ce que l'on avait l'habitude d'appeler la ville".

RK. C’était le titre original, mais on me l’a refusé, le jugeant trop provocateur.

FCh. On the City paraît plus objectif et plus approprié car votre projet n’est pas précisément un projet "pour" la ville. Enfin cette année, en manière de paradoxe, vous étudiez un sujet sur lequel on ne vous attendait guère, la Rome antique. Ce travail est en cours, et vous le présentez sous forme d’une sorte de manuel, ou de logiciel, ou de jeu interactif, le Roman System qui salue le lecteur : Welcome to the Roman System, puis lui explique comment bâtir la ville. Quelle forme physique aura-t-il?

RK. Ce sera principalement un livre imprimé mais accompagné d'un logiciel.

FCh. Qu'apprenez-vous de Rome?

RK. L’amour de l'architecture romaine a toujours été l’une de mes sources secrètes, une affinité particulière. Rome me fascine. Ce qui m’a ici plus particulièrement frappé, c’est combien les Romains ont été capables, sur la base d’un vocabulaire urbain prescriptif, limité et très strict, avec peu de variations, de bâtir une telle diversité de villes. La qualité systématique et générique de leur approche m’a toujours attiré et le projet d’Harvard vise à vérifier si la situation urbaine s’est transformée depuis l'époque antique ou si elle s’est modifiée moins qu’on ne le pense généralement et si, au contraire, dans le système romain, il n’y avait pas déjà, sous une forme embryonnaire, presque toute la densité, tous les moyens, toutes les conditions que nous connaissons maintenant.

Parallèlement, nous essayons d’interpréter l’empire romain comme une préfiguration du processus actuel de mondialisation. Parce que c’est une situation qui, de la même façon, offrait à partir d’un point central une extension presque infinie. Et parce que ce phénomène d’extension suscitait, aux limites des territoires connus de l’époque, des conditions hybrides développées sur la base des schémas reconnus. Notre lecture envisage l’empire romain et la diffusion de ses modèles comme une sorte de prototype de la modernisation, susceptible de fournir l’occasion d’en conduire une approche plus neutre et détendue. Ce n’est pas tant Rome qui nous concerne en l’occurrence que le système romain.

FCh. Il y a plusieurs modèles de Rome, bien sûr, dans notre culture d'architectes. Celui du cardo et du decumanus, celui du plan réglé, du quadrillage à base militaire, de la ville tracée et fondée. Et puis il y a cet autre modèle qui a beaucoup captivé nos générations, celui qu’a développé Colin Rowe dans son livre de la fin des années soixante-dix Collage City, c’est-à-dire l’évocation d'édifices gigantesques et prodigieux, flottant dans une espèce de substance urbaine (justement) presque labyrinthique.

RK. C’est pourquoi je me suis plutôt attaché à l'empire qu'à la ville de Rome. Colin Rowe est le grand théoricien de Rome et il s'est intéressé à la collision entre les différents systèmes, pas seulement entre les objets architecturaux d’une certaine période, mais vraiment entre ceux de toutes les périodes. Mais c'est d'une lecture archéologique qu'il s'agit chez lui, ce qui, nous, ne nous intéresse pas tellement.

FCh. Une archéologie esthétisante, littéraire, et très fine.

RK. Cela nous intéresse peu. Colin Rowe pratiquait un type de lecture vraiment postmoderne qui a d’ailleurs constitué l’un des manifestes de la postmodernité, dans sa dimension la plus crédible. Nous ne faisons pas du tout la même chose.

FCh. Vous intéressez donc plus au modèle de la ville tracée, fondée et maniant des paramètres répétitifs…

RK. Et surtout au modèle d’une ville qui fonctionne comme une collection de types et de prototypes qui (bien qu’individuellement assez rigides), lorsqu'ils sont mis ensemble, engendrent des conditions différenciées. C’est pourquoi nous jouons avec une sorte de jeu vidéo inspiré de SimCity dont toutes les typologies, connues et répétitives, n’évoluent guère durant les mille ans que nous étudions. On a trouvé de formidables documents, par exemple un écrit de Ménandre, rhétoricien d'origine grecque du quatrième siècle qui, dans Laus Urbis, explique que, lorsqu'on s'adresse à une ville et à sa population, il faut toujours commencer par lui rendre justice et par vanter ses mérites. Cette façon de considérer toute ville est très proche de mon texte sur la ville générique. N’importe quelle ville peut être louée et décrite de façon positive.

FCh. Je me souviens d'une conférence que vous avez donnée à Vienne, dans le bâtiment de la Caisse d'épargne d'Otto Wagner, en novembre 1997 Devant un public incrédule, ne sachant avec quel degré de sérieux il fallait considérer vos propos, vous exposiez les travaux menés l'année précédente dans le Sud-Est asiatique.

RK. Nous avons travaillé sur la région de Pearl River Delta, en Chine du Sud, qui gravite autour de Hong Kong, ville que nous n’avons d’ailleurs pas étudiée car elle est ne connaît plus cette croissance hystérique d’il y a quelques années et sa population a été stabilisée autour de cinq ou six millions d’habitants. La région comprend Guangzhou (autrefois Canton), vieille capitale provinciale, deux villes récentes, Shenzhen et Zhuhai, nées du développement des zones économiques spéciales, Dongguan et l’ancienne colonie portugaise de Macao. C'est une zone urbaine de quelque douze millions d'habitants qui, dans vingt ans, en aura trente-six. Shenzhen est passée en quinze années de zéro à trois millions d’habitants.

On y assiste à une explosion du phénomène urbain qui rend toutes les histoires d'urbanisme, toutes les approches anciennes, toutes les notions habituelles complètement inopérantes, décalées, et même absurdes. C’est jusqu’à notre langage qui est défaillant face à cette nouvelle réalité. Il fallait notamment établir un catalogue de concepts adaptés. D’où ces 75 termes que nous avons proposés et chacun frappés d’un copyright pour leur donner un certain relief (et bien sûr aussi par provocation). Copyrights sans valeur ni conséquence légale, simplement destinés à insister de façon frappante sur le nouveau statut que nous proposions pour ces diverses notions.

FCh. Un siècle s'est véritablement achevé, un monde imprévisible déferle et les exemples que vous donniez étaient stupéfiants. Il y avait dans votre exposé ce jeu constant de caricature, de fiction, de narration exemplaire qui est récurrent dans votre manière de présenter les choses. Cent gratte-ciel par an à Shenzhen, 900 en une décennie : vous mettiez en valeur, d’abord, le prodigieux développement de ce que vous appelez d'un terme parfaitement matériel, objectif et même clinique, la "substance" urbaine, substance dont il serait produit annuellement 500 km2 dans cette zone géographique.

RK. C’était pour reconnaître le phénomène. Pour en prendre la mesure avec la volonté de le comprendre comme participant effectivement de l’urbain, d’une sorte de substance urbaine en effet, sans trop nous interroger sur le point de savoir s’il présente les caractéristiques classiques de la ville, alors que ce processus de construction va tellement vite, et dans une telle accélération historique, qu’il ne prend même pas la peine de veiller à son bon achèvement (et il ne s’achèvera d'ailleurs probablement jamais). Cela fait qu’à l’intérieur des plus grandes métropoles, il y a des alternances d’endroits de creux et de vide et des territoires non utilisés. Par cette expression de substance urbaine, nous voulions simplement marquer notre intention de saisir ces territoires en tant que ville.

FCh. Dire substance, c’est aussi une façon de débarrasser la ville de tout ce qu’elle a de sentimental ou d’historique, de la présenter comme moins qu’une matière biologique. Et lorsque vous parlez de substance vous êtes en deçà des métabolistes japonais des années soixante. La lave est une substance, la boue en est une autre. Si cette objectivisation n’a pas de caractère franchement péjoratif, on pourrait au moins y lire une dépréciation du vitalisme du phénomène urbain.

RK. Ce n’est pas de la ville au sens d’un objet fini. On y voit cohabiter un centre urbain, un carrefour des plus denses avec une atmosphère vraiment métropolitaine et, juste à côté, des rizières. Cette nouvelle condition urbaine n’établit pas la même relation entre le centre et la périphérie, entre les points de concentration et la banlieue, elle se présente plutôt comme une espèce de catalogue, un assemblage, le montage de toutes les conditions dans le même cadre. Les plus diverses coexistent dans un seul paysage.

FCh. Vous souligniez alors le caractère provisoire des formations urbaines, et aussi leur pragmatisme. Telle construction qui avait été conçue initialement pour être un parking, vous comptiez qu’elle avait occupé 45 fonctions en peu d'années. Et que seules de légères modifications du mur-rideau de façade, comme un frémissement de la peau des choses, comme un tic sur un visage, avaient traduit, extériorisé et révélé ces mutations. L’architecture, dans ces pays, exprime-t-elle si peu?

RK. C’est difficile à dire. Le phénomène qui me fascine est que, même si les architectes sont très peu nombreux, même s’ils gagnent peu, même s’ils travaillent énormément avec une vitesse inouïe, pourtant leur architecture ressemble énormément à celle qu’on produit ici, par exemple à la Défense. Notre travail est aussi bien une manière de regarder ce que nous produisons nous, ici, et (ce qui est encore plus important pour moi) de faire constater que les conditions sont 100 % différentes mais le résultat à 99 % similaire. Ce qui suppose une relative absence de l’architecte et la présence plus essentielle d’autres forces comme l’industrie, l’accélération, la promotion immobilière. Ce travail analyse évidemment une situation spécifique mais, en même temps, de façon implicite, il tente de mettre à jour les situations parallèles (ou équivalentes) qui se développent dans nos propres régions.

FCh. C’est aussi une façon de considérer l’architecture comme une sorte de volume capable plutôt que comme un être. Un volume capable, et capable d’être autre chose...

RK. C'est dans la continuité du concept de ville générique, d’un certain type de bâtiment et finalement, peut-être, de notre idée de bigness qui veut qu'à partir d'une certaine échelle le bâtiment puisse s'accommoder de n’importe quel programme. Il s'agit toujours de la même constatation, récurrente : il n’y a plus de relation directe entre forme et programme.

FCh. Au terme de votre travail, vous avez donc introduit 75 notions ou concepts, et vous les avez frappés d'un copyright. Ainsi Photoshop©, comme technique de collage et de fabrication de la ville, parce que tout peut être copié et assemblé, sans jugement. Une fois de plus, il ne s'agit pas du collage selon Colin Rowe, celui de Collage City.

RK. C’est une façon technique d’incorporer dans une seule masse toutes les choses que l'on trouve désirables. Cela n’a rien à faire avec l’esthétique mais simplement avec cette espèce de réalité factice que peuvent fabriquer les moyens contemporains.

FCh. Tout peut être copié, assemblé sans difficulté, sans tabou, sans jugement, y compris dans les architectures construites, pas seulement dans les images.

RK. C’en est la conséquence.

FCh. Ainsi pacte faustien©, parce que la Chine communiste a pactisé…

RK. Je ne m’en souviens pas.

FCh. Vous avez oublié les copyrights que vous aviez déposés?

RK. J’en ai déposé tellement ! Soixante-quinze dans ce seul projet car, depuis, j'en ai déposé d’autres encore, pour le shopping et pour Lagos. Il y en a un très grand nombre. Je crois que nous avons tenté d’en réintroduire quelque deux cents dans le vocabulaire de l’urbanisme.

FCh. Pacte faustien©, parce que la Chine communiste a pactisé avec le diable, c'est à dire l'économie de marché. Ainsi revirement transitoire.

RK. Un pari assez intelligent a été fait avant qu'Hong Kong ne redevienne communiste. Au lieu d’attendre que cette ville devienne toujours plus grande, les Chinois ont pensé que la période de transition pourrait privilégier le développement d'agglomérations comme celle de Shenzhen. Le communisme a sauvé l’économie occidentale en refusant de dévaluer sa monnaie. Ils ont tenu, d’une façon complètement secrète, pour éviter que tout le système ne s’effondre.

FCh. Ainsi vitesse Shenzhen©, qui est cette capacité extraordinaire qu’il y aurait en Chine à "architecturer", projeter et construire à toute vitesse, sans avoir même le temps de se constituer des experts, alors que les écoles de ce pays sont trop peu nombreuses et encore assez faibles.

RK. Cette accélération a d'énormes impacts sur le statut de l'architecture, et sur les conditions d’exercice de cette profession. Si l’on considère le nombre d’architectes pour mille habitants, on s’aperçoit qu’en Europe il en a beaucoup, en Amérique, moitié moins et très peu en Chine. Nous avons calculé qu’il y a, dans ce pays, des endroits où l’on ne compte qu’un architecte pour sept millions de personnes. En observant le nombre d’architectes chinois, le montant de leurs honoraires et leur production, nous avons découvert une complète inversion des ratios et nous avons réalisé qu’ils étaient peu nombreux, qu’ils gagnaient très peu, mais produisaient énormément. En moyenne, un architecte chinois construit chaque année un volume bâti équivalent à un gratte-ciel de trente étages.

FCh. Et vous insistez sur la différence de pratique professionnelle entre les architectes chinois et européens. Dix fois moins nombreux, ils conçoivent dix fois plus de volume construit, en dix fois moins de temps (une tour en quatre demi-journées, avec leur Macintosh installé sur le frigo de la cuisine, disiez-vous), ce qui fait un coefficient d'efficacité de un pour mille. Ils ont une capacité frappante à émerger avec rapidité d’une phase assez archaïque.

RK. Sans phase intermédiaire. Mais c’est justement cette absence de culture qui leur permet de fonctionner si efficacement. Et je pense qu’à Lagos aussi, l’absence d’héritage permettra de faire un saut, un bond beaucoup plus grand que ce que nous pourrions envisager dans nos pays.

Publié dans Mes autres pensées

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article